Le journal · un salon des années cinquante

Un portrait qui soutient le regard

Certains tableaux décorent, d'autres regardent. Le portrait d'Ira Aldridge peint par John Philip Simpson en 1827 appartient à la seconde famille, et c'est précisément ce qui lui donne sa place dans un salon.

Salon mid-century aux meubles de teck, avec au mur le tirage encadré du portrait d'Ira Aldridge, The Captive Slave, de John Philip Simpson
The Captive Slave (Ira Aldridge), John Philip Simpson · tirage encadré Maison Soleil

Le design aime la gravité

Un salon des années cinquante, teck, laiton, lignes nettes, est un décor d'une grande politesse: tout y est dessiné, rien n'y déborde. Ce qui lui manque presque toujours, c'est un contrepoids. Une image grave, humaine, qui empêche l'ensemble de n'être qu'élégant.

C'est pour cela que les intérieurs modernistes portent si bien la peinture ancienne. Les lignes claires encadrent l'émotion; l'émotion empêche les lignes de tourner à vide. Les deux se rendent service.

L'oeuvre: un homme, pas un motif

The Captive Slave est peint à Londres en 1827 par John Philip Simpson. Le modèle est Ira Aldridge, acteur new-yorkais installé en Angleterre, l'un des premiers grands tragédiens noirs de la scène européenne. Il pose en captif, les poignets enchaînés, le regard levé, à l'époque même où la Grande-Bretagne débat de l'abolition de l'esclavage.

Le tableau est un plaidoyer: un portrait d'une dignité totale, peint pour émouvoir un pays. L'accrocher chez soi, ce n'est pas décorer, c'est faire une place à ce regard, et à ce qu'il rappelle.

Le grand format, assumé

Ce portrait existe jusqu'en 75 × 100. Sur le mur principal d'un salon, c'est le format juste: la figure approche l'échelle réelle, et la présence devient celle d'une personne dans la pièce, pas d'une vignette.

On le centre seul sur son mur, le centre de l'image à 1,60 m. Face au canapé plutôt qu'au-dessus: c'est un tableau que l'on regarde, autant qu'il vous regarde.

Le cadre et la feuille

Une moulure noire fine, sobre, est la seule qui convienne ici: elle tient le format sans rien ajouter. Le teck et le laiton de la pièce n'ont pas besoin d'un écho doré de plus.

Sur feuille métallique, le fond sombre garde sa profondeur et la chemise rouge prend une lumière presque physique. Le tirage part du scan de l'Art Institute of Chicago, à la résolution du musée.

Vivre avec

On nous demande parfois si une image aussi grave ne pèse pas au quotidien. L'expérience dit l'inverse: les images qui pèsent sont les images vides, celles qu'on ne voit plus au bout d'une semaine.

Un portrait de cette force change avec la lumière du jour et avec celui qui le regarde. C'est la définition exacte de ce qu'on est en droit d'attendre d'un tableau.